Chronique Épuisée mentalement, Chloé Dufour-Lapointe a besoin d’une pause

Un texte de Christine Roger

Épuisée mentalement, Chloé Dufour-Lapointe a besoin d’une pause
Chloé Dufour-Lapointe en larmes après sa descente en finale des bosses (Photo: CBC/Kevin Light)

Médaille d’argent aux Jeux olympiques de Sotchi, globe de cristal en 2016, les plus grands plateaux de télévision… Chloé Dufour-Lapointe a touché les plus hauts sommets de son sport. Mais après des années et surtout des mois difficiles, sa 17e place en finale des bosses, dimanche, a été la goutte qui a fait déborder le vase.

«Je suis épuisée mentalement, j’ai besoin d’une pause, lâche la skieuse acrobatique de 26 ans. Je suis vidée, drainée. Ce n’est vraiment pas le scénario que j’avais espéré. J’ai besoin de me ressourcer, de retrouver la petite Chloé de 10 ans qui adorait skier.»

«Pendant quatre ans, je me suis battue pour le rêve de gagner une médaille d’or olympique.»

Elle était pourtant en excellente forme. Elle avoue qu’elle est bien meilleure skieuse de bosses aujourd’hui qu’elle ne l’était il y a quatre ans. Elle se sentait physiquement en parfaite condition lorsqu’elle était sur le point de s’élancer du haut de la piste pour la deuxième qualification. Elle aurait pu affronter tous les parcours. Sa formule 1 était prête, mais la tête ne suivait pas.

«J’ai essayé de faire tous les ajustements du monde en parlant avec mon préparateur mental. En haut, j’avais du mal à rester concentrée, dans ma zone. Je n’ai pas réussi à faire le switch», explique-t-elle.

Une fois arrivée en bas du parcours, Chloé a vu ses parents. Ils lui ont dit qu’ils étaient fiers. Ils lui ont dit qu’ils savaient qu’elle était exténuée.

«Je suis un peu fatiguée de me battre. Ça fait quand même depuis que j’ai 10 ans que je fais du ski et je n’ai pas fait une année de pause. Il peut y avoir des épuisements physiques, mais là je pense que j’ai peut-être un petit épuisement mental. Je me sens drainée. J’ai besoin, pendant quelque temps, de ne pas mettre mes bottes de ski, de ne pas penser au ski, pour retrouver la flamme. Je veux que ça me manque», confie-t-elle.

Chloé Dufour-Lapointe croit que c’est une accumulation de facteurs qui l’ont mise dans cet état. Elle réalise aujourd’hui qu’elle a été très ébranlée par le cancer du poumon dont a souffert sa mère. L’an dernier, pour la première fois de sa vie, le ski acrobatique est devenu secondaire.

Quand elle a appris que sa mère était malade, elle a tenté de demeurer concentrée sur le sport. Tant qu’elle était en Coupe du monde, c’est comme si le cancer n’existait pas. Elle se voyait comme une guerrière, comme une Superwoman. Puis, elle est rentrée à la maison et tout a changé.

«C’était dur. Tu veux être là pour elle. Tu veux être là pour l’aider juste à boire un verre d’eau. Mais pendant tout ce temps, je me raccrochais au rêve de la médaille d’or olympique. C’est ce qui fait encore plus mal aujourd’hui.»

Si certains prétendent que l’annonce de la maladie de sa mère était planifiée, qu’il s’agit d’une excuse pour expliquer ses contre-performances, elle assure que ce n’est pas le cas.

«Au départ, on avait choisi de ne pas en parler, mais ça devenait lourd. Je voyais les questions venir sur ma mauvaise saison. Et il y avait une raison. Elle était juste là. Ce n’est pas une excuse. C’est la vie. C’est la réalité», soutient-elle.

Elle savait, en arrivant en Corée du Sud, qu’elle aurait à puiser au plus profond d’elle-même pour atteindre les objectifs qu’elle s’était fixés. Depuis un bon moment déjà, elle sentait que quelque chose ne tournait pas rond.

Lendemains de cauchemars

«Depuis 2014, on essaie de tout faire rentrer dans nos horaires. Et la réalité, c’est que quelquefois, ça nous dépasse. On est à bout. Le repos n’était pas toujours une priorité, alors que ça devrait l’être», souligne-t-elle.

À son retour de la Coupe du monde de Deer Valley, au début du mois de janvier, son corps a flanché.

«Je me suis réveillée au milieu de la nuit avec un gros mal de cœur. Quelque chose n’allait pas bien. J’avais un mauvais feeling pour les Jeux olympiques. J’ai éclaté en sanglots devant ma mère et je lui ai dit qu’on devait faire quelque chose, que ça n’allait pas du tout.»

Avec ses entraîneurs, elle a cherché une façon de faire un virage à 180 degrés. Il fallait trouver une solution. Quelques modifications plus tard, elle est parvenue à se tailler une place en finale pour la première fois de la saison, à Mont-Tremblant.

«J’ai eu une lueur d’espoir. Je me disais qu’on avait trouvé le bobo. Jusqu’à la dernière seconde, nous avons fait du progrès… Mais j’ai manqué de temps, je pense.»


La seule descente de Chloé Dufour-Lapointe en finale

Chloé Dufour-Lapointe doit maintenant accepter ce qui s’est passé à Pyeongchang, une tâche qui s’annonce ardue de son propre aveu.

«Je ne suis pas fâchée parce que j’ai tout donné. Je trouve ça difficile parce que ce n’est pas ce que j’avais imaginé pendant toutes ces années. Le défi est d’avaler la pilule pour que je puisse ensuite savoir ce que je veux faire.»

Pendant qu’elle tente de tourner la page et d’oublier la déception, la médaille d’argent remportée par sa sœur Justine la ramène inévitablement vers sa déception. Le lendemain de la course a été particulièrement difficile pour Chloé.

«C’était un cauchemar. Je ne voulais pas me lever. Je suis sincèrement contente pour ma sœur. Je sais qu’elle a fait tout ce qu’il fallait et elle le mérite. Mais en même temps, en la voyant sur le podium, ça me fait mal, parce que je m’étais imaginé y être aussi», confie-t-elle, les larmes aux yeux.

Avenir incertain

Chloé Dufour-Lapointe ne veut pas prendre de décision quant à son avenir sous le coup de l’émotion. Elle s’était toujours dit qu’elle prendrait sa retraite après les Jeux olympiques de 2018. Lorsqu’elle a gagné le globe de cristal, il y a deux ans, que tout lui souriait, elle se disait qu’elle ne pouvait pas arrêter. Aujourd’hui, elle ne le sait pas. Elle ne le sait plus.

«Ce n’est pas une question de potentiel. C’est de savoir si j’ai accompli tout ce que voulais accomplir dans ma carrière. Je ne veux juste pas finir et me dire que j’ai des regrets.»

Toute sa vie a toujours été conditionnée autour de ses entraînements et de ses compétitions. Tous les jours, elle savait ce qu’elle allait faire le lendemain.

«Je marchais sur ma réserve et là, je l’ai vidée», reconnaît-elle.

Peu importe ce que Chloé Dufour-Lapointe fera, qu’elle soit aux Jeux olympiques de 2022 ou non, elle a remporté la médaille d’argent à Sotchi.

Peu importe ce qui lui arrive, elle sera toujours une médaillée olympique.

Et ça, personne ne pourra jamais le lui enlever.

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